09 juin 2007
Mondialisation gagnant-gagnant ??
Dans un article daté du 9 juin 2007, le journal Le Monde évoque les conséquences des quotas fixés pour limiter la croissance des exportations chinoises de textile vers l'UE, quotas établis dans la panique en juin 2005, cinq mois seulement après l'extinction des précédentes régulations. De manière assez logique pour des quotas ciblant un Etat d'origine (et non un critère social de portée plus générale), on apprend que le plafonnement a marché sur les exportations chinoises (+11% en 2006 contre +47% en 2005 avec moins d'une "demi-année" de libre-échange pur) mais que les donneurs d'ordre ont contourné l'obstacle en multipliant les implantations dans les autres pays asiatiques, Viêtnam en tête.
La suite est plus étonnante. Pour une raison qui n'est pas le moins du monde déflorée dans l'article, les quotas actuels s'éteindront à leur tour le 1er janvier 2008, comme une erreur que l'UE recommencerait. Mais ce mouvement de "stop and go" aura eu un effet, dont on peut se demander s'il n'a pas été cyniquement anticipé. En étendant ce "développement textile" aux Etats voisins de la Chine, les quotas - parce que nationaux et temporaires - auront créé entre les pays de la région une compétition, qui comme au sein de l'Europe du point de vue fiscal, engendre une forme de dumping. Mais elle est ici, tenez-vous bien, salariale. Ainsi l'Assemblée nationale du Cambodge a-t-elle amendé, vendredi 8 juin, sa législation du travail afin de réduire de 70 % la rémunération des ouvriers - actuellement, en moyenne, de 50 dollars par mois - de l'industrie du vêtement travaillant la nuit. Le ministre du travail cambodgien a affirmé que la mesure visait à améliorer "la compétitivité du Cambodge sur le marché international" et en arguant du fait qu'avec cette attractivité nouvelle l'effectif de ce secteur industrel pourrait passer de 330 000 à 530 000 emplois.
Outre que cela montre qu'en Asie comme chez nous l'emploi est le meilleur prétexte à la rigueur salariale, cet évènement devrait clouer le bec à ceux qui disent qu'au moins la mondialisation libérale - c'est-à-dire bâtie sur un libre-échange dérégulé - a le mérite d'accroître le niveau de vie dans les pays du Sud. Car si globalement ce n'est effectivement pas faux, on touche ici à un exemple qui s'il se généralisait, mettrait à mal cet atout présenté comme la justification suprême du système. Une mondialisation "polarisée", "relativement étroite", a ce petit mérite de développer des Etats sur des ruines industrielles, sociales et territoriales d'autres,mais une mondialisation élargie, complète (et l'Afrique est encore à 70% hors-jeu, pour peu de temps ?), c'est le dumping généralisé, y compris entre ceux qui pouvaient dans la première mouture tirer leurs marrons du feu.
13 janvier 2007
Qu'on en finisse avec les subventions aux entreprises
La montée extrême du chômage dans les années 1991-97, son retour à la hausse dans la période 2001-2005, l'inefficacité des politiques structurelles et le chantage-dumping exercé par les patrons ou leurs actionnaires dans le contexte de sous-emploi et de mondialisation, ont conduit l'Etat et les collectivités locales à subventionner massivement les entreprises. Pour "aider à la création d'emplois" parfois, plus souvent pour les maintenir seulement, et assez fréquemment aussi pour attirer une création ou orienter un déménagement déjà programmés au profit d'un territoire local... et au détriment d'un autre, en France, voire sur la même région.
Je me souviens notamment, entre 1995 et 2000, alors que ma ville d'Aix-les-Bains était endettée jusqu'au cou (plus de 1700€/hab.), des terrains industriels cédés au franc symbolique par le maire. Certaines entreprises s'y étaient installées en renonçant au dernier moment à une implantation déja annoncée à Ugine, à 80 km, dans une cité plus sinistrée, bien plus pauvre et enclavée. "Donner le terrain" alors qu'une société pouvait ensuite le valoriser à notre place - en vendant à un autre pourvoyeur d'emplois - m'avait paru tout aussi choquant, surtout que l'aménagement de la zone aixoise en question avait coûté "à la poche des contribuables" une quarantaine de millions de francs et que ces parcelles étaient à l'époque évaluées 100 F/m².
Depuis, de tels procédés ont été mis en lumière dans des cas comme HP en 2005-2006, et bien d'autres à travers l'hexagone. Dans Libération de ce 13 janvier, il est question d'une usine de quads, installée à la place des automobiles Matra à Romorantin dans le Loir-et-Cher en octobre 2005, qui après avoir touché 500000 euros d'aide et créé 56 emplois supprime déjà la moitié de son effectif. Meurt-elle, envisage-t-elle de courir après d'autres subventions en s'installant ailleurs, ou s'est-elle, en venant ici quelques mois, rempli les poches avant de délocaliser en Chine? Le maire de Romorantin penche pour la dernière option en ayant vu sur internet une production chinoise copie conforme du modèle fabriqué chez lui au ralenti...
Outre le fait que les collectivités n'ont ici (guère moins qu'ailleurs) pas mis en place (s'en donnent-elles les moyens humains) de cellule de suivi pour éviter le gaspillage ou le pillage des aides publiques, c'est l'ensemble du principe de subvention des entreprises qui est posé. Je ne parle pas des baisses de cotisations, qui sont un autre débat, mais des terrains quasi-gratuits, des exonérations de taxe professionnelle, des subventions en tant que telles. Quel est ce pays dans lequel on hurle à chaque emploi public nouveau, stable, répondant à un intérêt collectif large, et qui verse de lourdes aides sans contrôle et sans garantie de pérénnité à de "vraies" entreprises? Où est ici le souci de l'argent public que rappellent sans cesse les pourfendeurs du fonctionnariat et admirateurs de la seule initiative privée?
Je ne suggère pas là qu'il faille que la sphère publique se désintéresse ou se désengage de l'économie privée, bien au contraire. Mais soyons cohérents jusqu'au bout. Si ce que nous cherchons c'est de l'emploi en France les mesures à prendre ne sont pas de ce type ; elles sont structurelles : dispositifs européens anti-dumping, adéquation de la formation, mobilité des chômeurs, fiscalité et charges progressives à introduire pour aider les petites entreprises et non les énormes trusts, dégrèvements fiscaux et sociaux alignés (accordés ou annulés) "en temps réel" à la variation de l'effectif à temps plein... Si nous voulons orienter géographiquement ces emplois vers des régions peu dynamiques, c'est une question d'infrastructures, de péréquation inter-régionale et de solidarité nationale ; la décentralisation-compétition des territoires à coup d'aides ne fait que creuser les inégalités et aspirer la nation vers des métropoles engorgées, polluantes et polluées, urbanistiquement et socialement fracturées.
Restent des cas où évidemment, la collectivité peut ou doit agir. L'accessibilité et l'aménagement préalables des sites est bien sûr de son ressort, pour que ces derniers soient intégrés à une réflexion d'ensemble sur l'espace, et parce que les coûts engendrés correspondent à des besoins et des usages qui ne seront pas seulement ceux des entreprises locales ni même uniquement de celles d'aujourd'hui.
On peut envisager, en élargissant le principe en vigueur dans les pépinières d'entreprises, que des locaux commerciaux, des bâtiments, des véhicules ou du matériel - à condition qu'ils ne soient pas ultra-spécifiques, ce qui rend les choses plus réalisables pour des sociétés de services - soient acquis par la collectivité, qui les possède définitivement et peut en tant que propriétaire bailleur, revoir ses choix par la suite et éviter de perdre du patrimoine. C'est la location qui est symbolique, stable ou progressive dans le temps, et qui aide l'entreprise nouvelle à attendre ses premières recettes, ou celle qui s'est agrandie à garantir la réussite de l'opération en limitant la montée en puissance des frais tant que les nouveaux marchés n'ont pas été conquis.
Viennent enfin les cas où la collectivité au sens vaste à tout à gagner à aider l'entreprise même si à un moment donné c'est l'acteur privé qui sera propriétaire des lieux. Ce peut être la prise en charge publique d'une partie du surcoût que représenterait l'obligation de créer des stationnements souterrains ou des bâtiments sur plusieurs niveaux pour économiser l'espace urbain, ou de linstallation de systèmes de récupération des eaux de pluie et de production d'énergie renouvelable. Comme tous les territoires n'auront pas ces exigences et cette lucidité au même moment, les entreprises n'ont en effet, dans ce cas précis, pas à subir outre mesure la mise en oeuvre d'actions d'intérêt général.
F. MAUCCI
06 décembre 2006
2200 dollars pour être dans la moitié la plus riche de la planète
L'ONU publie l'étude la plus exhaustive sur le patrimoine des particuliers.
Par Christian LOSSON
LIBERATION QUOTIDIEN : mercredi 6 décembre 2006
avec
Inégalitaire, la planète ? Non, indécemment inégalitaire : 2 % de l'humanité détiennent 50 % des richesses sur le globe, quand 50 % n'en détiennent que 1 %. On peut continuer : 1 % des plus riches possèdent 40 % des biens mondiaux. C'est ce que révèle une étude la plus exhaustive jamais réalisée sur le patrimoine des particuliers de l'Institut mondial de recherche sur l'économie du développement de l'université des Nations unies (UNU-Wider), basée à Helsinki. Et encore s'agit-il d'un constat fondé sur des chiffres de 2000. «On n'avait pas la possibilité de travailler sur des chiffres postérieurs, trop incomplets pays par pays, explique Anthony Shorrocks, directeur de l'université. Mais cela montre que les inégalités de patrimoine sont encore plus grandes que les inégalités de revenus» (1).
Doux pléonasme. Le village global compte de plus en plus de châteaux et de bidonvilles. Et comme le note le Pnud (Programme des Nations unies pour le développement) dans son dernier rapport, la mondialisation n'est pas «cette marée montante qui soulève tous les bateaux», chère à Kennedy... Selon l'UNU-Wider, 25 % des 10 % de personnes les plus riches vivent aux Etats-Unis, 20 % au Japon, 8 % en Allemagne, 7 % en Italie, 6 % en Grande-Bretagne et 4 % en France et en Espagne. Cela fait-il de la France un pays moins inégalitaire que les autres ? Non, car la concentration du patrimoine y est impressionnante. Les 10 % de Français les plus riches squattent 61 % de la richesse nationale. Médaille d'argent de l'inégalité patrimoniale, derrière les Etats-Unis (70 %) mais devant la Grande-Bretagne (56 %) ! De plus, quand on se penche sur la répartition entre les 1 % les plus riches dans le monde (catégorie par ailleurs très disparate), notons que la France en compte 5 %...
«Prospère». Selon l'étude, un patrimoine personnel de 2 200 dollars ou plus permet de faire partie des 50 % les plus riches au monde ; 61 000 suffisent pour figurer chez les 10 % les plus nantis et 500 000 dollars pour être dans le club des 1 % les plus friqués, soit 37 millions de personnes. «Un chiffre qui ne prend pas en compte l'explosion de l'immobilier, mais ne change rien dans le constat», reconnaît Anthony Shorrocks. Un chiffre à mettre en parallèle avec celui du rapport 2005 du Pnud, qui assure que «le patrimoine des 15 plus riches de la planète dépasse le PIB total de l'Afrique subsaharienne». Ou que «les avoirs des 84 personnes les plus riches surpassent le PIB de la Chine» (1,3 milliard d'habitants).
Et l'avenir ? Pas question de l'insulter, assure Shorrocks. «Nous ne spéculons pas et nous partons de la réalité, des chiffres, d'enquêtes, d'études.» Un rapport publié lundi par The Economist Intelligence Unit, pour le compte de la division richesse de la banque Barclays, voit l'avenir en rose pour les plus dollarisés. «Rarement il y a eu période aussi prospère» pour les riches... Et pour les plus riches des pays riches. D'ici à 2016, le nombre de millionnaires pourrait plus que doubler dans les pays du G7. Un bond de + 158 %, soit 16,3 millions de millionnaires, contre 6,3 actuellement.
Immobilier. La France verrait, elle, son nombre de riches passer de 234 000 aujourd'hui à 611 000. Immobilier non compris, bien sûr. Si on inclut l'envol de plus de 100 % de ses prix sur dix ans, on compterait 2,6 millions de Français assis sur le million de dollars en 2006 et ils seraient 5,5 millions en 2016. «21 % des propriétaires français seront millionnaires en 2016, contre 25 % des Britanniques et 16 % des Américains», note l'étude. Le scénario ne tient pas compte d'un aléa : l'éclatement de la bulle immobilière. «Il ne tient compte de rien, s'agace Shorrocks. Ce genre d'étude sert surtout à la banque pour se faire de la pub.» Reste que ce genre de prospective a peut-être un (seul) mérite : montrer que la machine à produire des inégalités marche à plein. Une autre étude, publiée en juin par Merrill Lynch et Cap Gemini, avançait ainsi que «les super-riches, à la tête d'une fortune de plus de 30 milliards de dollars», étaient 85 400 en 2005, soit 10,2 % de plus qu'en 2004.
(1) Le patrimoine inclut les actifs (financiers, fonciers et immobiliers), moins les dettes et en tenant compte des taux de change et du pouvoir d'achat, pas les revenus (salaires, etc.).
