Fabrice MAUCCI - Démocratie Ecologie Solidarités

Pour une gauche réformiste, rénovée et décomplexée. Pour débattre à toutes les échelles, d'Aix-les-Bains (Savoie) à la planète entière

26 mai 2007

Et le pari de la transparence?

Un ouvrage à la gloire du maire d’Aix-les-Bains est paru mi-Mai sous le titre « Le pari courageux de Dominique DORD ». Ce livre, imprimé dans la Loire (chacun appréciera l’appel à l’économie locale), est écrit par un homme qui il y a quelques mois encore échangeait de dures critiques sur la majorité municipale. Il contient tant de guillemets incluant la parole directe du personnage principal et tant de photos privées qu’on pourrait croire l’ouvrage fait sur commande. A aucun moment cet exercice ne s’apparente à une analyse neutre et distanciée. Il est bien davantage un « entretien » révérencieux à vocation défensive et justificatrice, qui par sa nature et sa date de publication mériterait de figurer aux comptes de campagne législatif et municipal du candidat Dord.

Passés les chapitres « émotion », « people » avec l’album de famille, et la litanie des ministres dont notre édile se dit proche, ces 192 pages cherchent à apporter des preuves de la qualité de son action ou de la fausseté des critiques, notamment sur les opérations foncières ou les finances locales. Mais la démonstration est courte, tronquée, et la ficelle bien grosse.

Comme d’habitude, on assimile au bilan municipal des actions privées sans rapport avec lui. On monte en épingle des rénovations d’écoles alors que c'est tout simplement une mission obligatoire de la commune, en passant sous silence leur retard persistant en équipement informatique. Misère et mal-logement sont éludés avec des phrases à l’emporte-pièce du type « à Aix personne ne vit sous les ponts ». La confusion est aussi volontairement entretenue quand on indique « 150 opérations avec l’OPAC, Sollar, Semcarra et Sonacotra » alors que moins de 20 logements locatifs sociaux au sens exact ont été permis depuis 2001. Idem avec les emplois nouveaux qu’on confond avec les embauches et auxquels on ne retranche pas les emplois perdus, à la Mairie, aux Thermes, à l’Hôpital, dans l’hôtellerie et le commerce notamment. On ne sait s’il faut rire quand M. Dord lance qu’il faut « donner plus à ceux qui ont moins » ou pleurer lorsque surgit son autosatisfaction en matière d’accueil des personnes âgées, bien mal venue quand tant de familles souffrent du manque de places et de l’imprévision de la collectivité.

En revanche, au-delà de cette hagiographie, notre Maire refuse toujours de rentrer publiquement dans le détail des sujets qui fâchent et de diffuser les pièces demandées par la minorité. A notre lettre ouverte du 27 avril – à peine évoquée dans la presse locale mais disponible sur http://fabricemaucci.canalblog.com - le Maire a d’abord réagi en proposant un tête-à-tête en catimini, puis esquivé en considérant que lui demander de rendre des comptes c’est le calomnier. Pour finir, il a reporté le Conseil Municipal et la parution du bulletin municipal après les Législatives. « Pari courageux » ?

Fabrice MAUCCI

Conseiller Municipal « divers Gauche »

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15 mai 2007

Inventer le Parti du Progrès : 3 textes empruntés...

Ayant peu de temps pour travailler à d'autres articles, je me permets de reproduire ci-dessous les 3 articles parus ce jour dans la rubrique "Rebonds" de Libération. Puisse le premier, de Jacques Généreux, être suivi d'effet. J'y contribuerai le temps venu.

Vers une nouvelle gauche? Le débat dans «Libération»

Les enseignements d'une déroute

L'avenir du PS n'est pas dans une alliance entre le centre et une social-démocratie amputée de son aile gauche.

Par Jacques GENEREUX

QUOTIDIEN : lundi 14 mai 2007

Jacques Généreux professeur à Sciences-Po, membre du conseil national du PS. Dernier ouvrage paru : Pourquoi la droite est dangereuse, Seuil, 2007.

La défaite des socialistes à l'élection présidentielle est certes moins humiliante que ne le fut celle du 21 avril 2002 ; elle est néanmoins plus sévère et plus troublante. Comme en 2002, la gauche est battue dès le premier tour et plus sévèrement, puisque, toutes tendances confondues, elle recule de 7 points. Cette déroute est aussi plus troublante, car la présidentielle semblait pour la gauche plus gagnable qu'en 2002.

L'orientation néolibérale de la droite française a été lourdement sanctionnée aux élections intermédiaires de 2004, et, dans une certaine mesure, aussi par le non au référendum de mai 2005. La droite devait assumer un bilan assez affligeant sur tous les terrains. La candidate socialiste avait donc l'avantage du challenger qui peut incarner le changement et le rejet d'une politique de casse sociale vivement contestée par les mouvements sociaux. L'électorat de gauche, traumatisé par le choc du 21 avril, était mobilisé et prêt au vote utile socialiste. La jeunesse des banlieues s'inscrivait massivement sur les listes électorales pour contrer le ministre de l'Intérieur, qui l'avait insultée. Ce contexte semblait encore à l'automne stimuler une demande politique qui inclinait à gauche. Et, du côté de l'offre politique, tout se présentait au mieux. Au lieu de concurrencer la candidate socialiste, Christine Taubira et Jean-Pierre Chevènement faisaient cette fois campagne pour elle. Même la gauche extrême était désormais disposée au report des voix sans condition pour faire barrage à Sarkozy.

Comment se peut-il alors qu'une candidate donnée comme une possible et logique gagnante à l'automne se retrouve en mai à la tête de la plus grave défaite de la gauche depuis quarante ans ? Deux diagnostics s'opposent et commandent deux visions d'avenir pour la gauche. Pour les uns, le curseur de l'opinion française a viré à droite. Pour les autres, c'est la candidate socialiste qui a viré à droite, ou nulle part, et privé ainsi la gauche d'une représentation politique.

Pour les premiers, donc, Nicolas Sarkozy a remporté une victoire idéologique, face à une gauche qui n'a pas saisi à temps la «droitisation» des Français et n'a pas opéré la nécessaire «modernisation» de son discours. L'avenir de la gauche n'est donc plus à gauche ! Il ne servirait à rien au PS de s'allier encore à des satellites en voie de disparition ; son avenir est au centre, dans l'alliance entre un parti social-démocrate et un parti démocrate-chrétien. Dans sa version brute, ce diagnostic est trop grossier. Comment une «droitisation» de l'électorat se serait-elle opérée en quelques mois ?

Certes, la victoire de Sarkozy est celle d'un discours idéologique qui a revendiqué les valeurs d'une droite néolibérale et néoconservatrice (travail, famille, patrie, responsabilité individuelle, effort, mérite, etc.). Dans la Dissociété (1), j'ai montré comment une culture de l'individu guerrier, responsable et méritant, tend à s'imposer en Occident, et comment la droite néolibérale sait l'installer en stimulant notre penchant narcissique au détriment de notre aspiration au lien social. Nicolas Sarkozy a su manipuler le sentiment de dignité que confère aux sans-grade le sentiment d'être plus méritants que les assistés. Mais sa grande force a été de marier son idéologie avec un discours répondant exactement aux attentes de travailleurs exaspérés par les excès et les insuffisances du capitalisme libéral : il s'est montré comme le défenseur du pouvoir d'achat, comme le seul leader osant parler à nouveau de protectionnisme et comme le promoteur d'un Etat efficace au service du public ; il a su incarner le retour du politique face à des forces occultes et sans mandat démocratique qui semblent désormais commander nos destins ; il a réussi le tour de force d'incarner la «rupture» avec le gouvernement sortant, alors qu'il en fut l'un des principaux acteurs.

C'est donc aussi une demande de régulation politique du monde et de l'économie, aspiration de gauche s'il en est, qui s'est trouvée validée par les électeurs. Dès lors, la défaite de la gauche tient probablement plus au fait que cette aspiration ne s'est pas trouvée incarnée par la candidate socialiste, et à ce qu'aucune idéologie n'est venue invalider celle de l'individu méritant. Ségolène Royal ne s'est jamais posée comme la chef de file d'une gauche combattant une droite néolibérale. Loin de revendiquer une idéologie de gauche aussi consistante que l'était celle de Nicolas Sarkozy, elle a semblé à la remorque de son rival en ne parlant que d'ordre, de valeur travail et de refus de l'assistanat. L'impressionnisme, l'incohérence et l'instabilité de son discours économique et social ont fait le reste, face aux propositions extrêmement simples et jamais sérieusement contestées de son rival.

L'élection était donc peut-être gagnable par un candidat... de gauche, tout simplement ! Un candidat s'appuyant sur son camp au lieu de s'en démarquer, articulant avec force et cohérence une conception alternative de la société et du progrès, démontrant l'incompatibilité entre le vernis social de Nicolas Sarkozy et sa volonté indestructible de rendre aux riches l'argent public et à chacun la «liberté» de renoncer à ses droits sociaux. La gauche a donc sans doute moins besoin d'une ample refondation idéologique que de retrouver sa profonde consistance idéologique. Il ne lui manquerait alors que deux choses pour remettre en chantier la société solidaire du progrès et combattre la «dissociété» des individus. Primo, des militants et des cadres socialistes qui renoncent enfin à reconduire les dirigeants, la stratégie centriste et l'inconsistance idéologique qui les conduisent à la défaite. Secundo, construire à gauche un grand parti qui réunisse les divers courants partageant l'aspiration au progrès continu d'une société de solidarité, où l'intérêt général prime sur les profits privés, dans le cadre d'une économie de marché fortement régulée par le politique. C'est là une perspective qui peut rassembler les progressistes, du centre gauche aux communistes, et jusqu'aux «antilibéraux» qui préfèrent oeuvrer à des progrès biens réels qu'exploiter indéfiniment le seul marché de la protestation.

Mais construire ce qui paraît si souhaitable restera longtemps hors de portée si trop de dirigeants du PS persistent à penser l'avenir dans une alliance entre les centristes et un parti social-démocrate débarrassé de son aile gauche. Cette vision inspirée d'une histoire ancienne et étrangère n'ouvre d'autre perspective que l'explosion du PS en deux forces concurrentes. La fraction socialiste authentique capterait alors l'essentiel de l'électorat ancré à gauche, et le parti social-démocrate ne tarderait pas à être absorbé par le parti centriste. Faudra-t-il alors, pour revoir un jour un gouvernement de gauche, attendre que passe la génération centriste, le temps que la génération des jeunes militants qui a fait retirer le CPE remplace celle des ministres socialistes qui ont dit oui à la constitutionnalisation du néolibéralisme en Europe ? Une fois encore, ce sont les militants socialistes qui tiennent l'histoire entre leurs mains.

(1) Seuil, 2006.



http://www.liberation.fr/rebonds/253529.FR.php

Vers une nouvelle gauche ? le débat dans «libération»

L'heure du rassemblement

Face à la mondialisation et à la nouvelle droite de Nicolas Sarkozy, l'union est la seule solution.

Par Sami NAIR

QUOTIDIEN : mardi 15 mai 2007

par Sami Naïr secrétaire national du MRC, ancien député européen.

Il faut oser le dire franchement, l'état de la gauche est aujourd'hui déplorable. Le cycle inauguré, il y a trente-six ans, par la fondation du Parti socialiste à Epinay, s'est clos. La bipolarité du monde a disparu. Après la fin de l'URSS, l'influence du Parti communiste est devenue marginale. Le Parti socialiste est paralysé par des conflits internes qui traduisent, en réalité, de graves divergences d'orientation entre les principaux courants ; on aurait pu penser que la succession des défaites qu'il a subie, de 1993 jusqu'à l'échec du référendum sur le traité constitutionnel, allait entraîner une remise à plat du logiciel stratégique du parti. Il n'en a rien été. Le tournant de 1983 n'a été ni critiqué, ni remis en cause, ni pris en charge. La candidature de Ségolène Royal n'a d'ailleurs été si massivement approuvée par les militants que parce qu'elle est apparue comme une solution à côté, pour ne pas dire en dehors, des courants : et c'est pourquoi beaucoup y ont vu, à juste titre, un début de rénovation du Parti socialiste.

En 1981, la gauche est arrivée au pouvoir. Elle a prétendu mettre en place une stratégie de changement réformiste et démocratique. Pourtant, force est de constater qu'elle s'est inclinée devant le conformisme libéral et qu'elle a été rejetée après chaque expérience de gouvernement. Depuis lors, elle ne peut plus prétendre au monopole du soutien majoritaire des couches populaires. Et même les couches moyennes traditionnellement acquises au PS semblent désormais douter de sa capacité à améliorer leur situation. La gauche est divisée, éparpillée, structurellement affaiblie, alors que les défis sont plus importants que jamais, et qu'ils ne sauraient être «résolus avec les recettes des années 70, 80 ou même 90 du siècle dernier.

Et cela d'autant plus que l'ensemble du champ politique donne l'impression de subir des modifications tectoniques. D'une part, avec l'arrivée de la génération représentée par Sarkozy, la droite subit une évolution importante. En gros, on peut dire que le vieux gaullisme, depuis longtemps humilié par l'opportunisme de la droite, ne sert même plus de justificatif politique. Sarkozy a opéré une vraie mutation : il a transformé son parti en nouveau parti conservateur, à l'image du néoconservatisme américain, tant du point de vue de la forme publicitaire de l'action politique que sur le fond, en dévoyant des valeurs républicaines traditionnelles ­ le travail, le mérite, la responsabilité, le besoin de sécurité, l'attachement à l'identité nationale ­ et que la gauche n'aurait pas dû abandonner. C'est bien sûr ce qui explique l'adhésion à son programme de l'électorat d'extrême droite. L'UMP incarne aujourd'hui un parti de droite conservateur à côté d'un Front national affaibli. Face à cette évolution, le score engrangé par François Bayrou représente, par-delà l'appoint de la gauche sociale libérale, une autre voie : celle d'une droite néolibérale qui refuse d'être broyée par la machine néoconservatrice. Il n'est pas sûr, cependant, que cet électorat «centriste» incarne réellement une alternative à la droite sarkozyste. La volonté affirmée aujourd'hui par Nicolas Sarkozy de constituer un gouvernement d'ouverture ne doit pas faire illusion : reste le programme du candidat, qu'il faudra bien appliquer s'il veut tenir ses promesses. Que les candidats dits de «gauche» au ralliement ne l'oublient pas...

A gauche, l'on peut se poser la question : cette élection présidentielle sera-t-elle le détonateur d'un changement en profondeur ? La participation politique massive de nos concitoyens semble l'indiquer. Chacun sent bien qu'une profonde recomposition politique est en cours, qui concerne autant notre pays que sa place dans la globalisation actuelle. Celle-ci ne sera pas maîtrisée par des mesures cosmétiques. Naturellement multipolaire, le monde va mal parce qu'une puissance impériale veut en faire son espace de domination unilatérale. La catastrophe qui sévit aujourd'hui en Irak montre dramatiquement jusqu'où peuvent aller les méfaits de cette conception des relations internationales. Comment créer un contrepoids positif à la puissance américaine, et cela d'autant plus que la victoire de Sarkozy est partout déjà perçue comme celle de l'ami de Bush ?

La construction d'une Europe indépendante, dans ce contexte, constitue un défi incontournable. Nous devons donc discuter du projet «Europe», ne pas nous laisser impressionner par ceux qui, sur ce plan, n'ont en fait rien d'autre à proposer qu'un succédané du traité rejeté. Il nous faut en réalité construire l'Europe indépendante comme perspective historique et comme projet social : une Europe compétitive, mais aussi et surtout de la croissance, de la politique industrielle, de la recherche, de l'innovation, de l'harmonisation des normes sociales et fiscales, de l'environnement, du social. Une Europe qui prend appui sur un véritable gouvernement économique de la zone euro et qui réforme les statuts de la Banque centrale en y intégrant l'objectif de l'emploi. Une Europe réaliste qui séduit par la preuve de ses actions. Sarkozy s'est prononcé pour une préférence communautaire et contre la politique de l'euro fort. Il faudra le juger sur pièces.

De même, nous ne pouvons accepter que la compétition commerciale internationale se perpétue sans règles, car nous en connaissons les conséquences dans nos pays : destruction d'emplois, baisse du niveau de vie, éradication des conquêtes sociales acquises si durement durant tout le XXe siècle par les luttes populaires. Si les pays émergents ont tout à fait le droit de chercher à se développer ­ et nous devons les y aider ­ il n'est pas supportable que cela se fasse au détriment des normes environnementales et sociales les plus élémentaires. C'est aussi pourquoi nous devons plaider inlassablement, dans les enceintes internationales, pour une concurrence juste et loyale, concomitamment à l'aide au développement.

En France, les défis sont majeurs, un grand parti de gauche doit les affronter. Encore faut-il nous mettre d'accord autant sur l'objectif que sur les modalités à plus long terme de la refondation de la gauche. Nous avons besoin d'un grand rassemblement des gauches, un rassemblement qui crée le moyen d'avancer ensemble, de lutter ensemble, de gagner ensemble. Un rassemblement qui devra réunir les sensibilités socialiste, républicaine, social-démocrate, radicale, environnementale et de tradition communiste. Nous avons besoin de ce rassemblement pour créer les conditions sociologiques et culturelles d'une hégémonie durable de la gauche dans les années qui viennent.

A l'instar de leurs homologues américaines, les élites françaises ont réussi à imposer leur pensée aux électeurs.

La droite a gagné la bataille idéologique

Par Susan GEORGE

QUOTIDIEN : mardi 15 mai 2007

Par Susan George membre du conseil scientifique d'Attac

Ainsi, en France, en l'an 2007, l'on peut faire voter les gens contre leurs intérêts. Cela fait de longues années que ça marche comme un charme aux Etats-Unis, mais je croyais les Français plus aptes à la résistance. Inspirée par le non à la constitution en mai 2005, j'avais écrit (dans Nous peuples d'Europe ) combien je me sentais fière d'appartenir à un peuple aussi intelligent. Je ne regrette toujours pas ma citoyenneté française ­ au moins les gens ici votent, et même massivement, alors que la moitié des Américains, croyant sans doute ne rien pouvoir changer, restent chez eux. Mais tout de même, quel changement en deux ans ! Est élu et bien élu quelqu'un qui a dit ce qu'il fera et qui fera en effet ce qu'il a dit. Il fera de beaux cadeaux aux entreprises transnationales du CAC 40, aux grandes fortunes, et, dans une moindre mesure, aux classes moyennes supérieures. Tant pis pour les autres.

Selon notre nouveau président, l'économie française se serait enlisée, il lui faudrait devenir plus «compétitive» ; elle doit ressembler davantage à l'économie américaine, la plus néolibérale du monde. Au nom de la «compétitivité», les citoyens français doivent renoncer aux 35 heures, aux allocations et protections de tout ordre, au «Welfare State» ; bref, à tous les acquis depuis les années 1930. Et ils l'ont cru ! L'économiste américain Mark Weisbrot explique qu'il n'y a aucune raison pour que les habitants d'un pays quelconque, s'il est développé et jouit d'une productivité élevée, réduisent leur niveau de vie ; il montre que le taux du chômage des jeunes est à peu près le même aux USA et en France, que les Américains ne sont nullement «plus riches» que les Français.

Bien sûr, les élites utilisent l'argument de la concurrence internationale pour obliger les gens à accepter des sacrifices, mais cela signifie uniquement qu'on les laisse faire et non pas qu'il y aurait nécessité économique. C'est pour elles la méthode la plus efficace pour canaliser les richesses vers le haut de la pyramide sociale ­ c'est-à-dire vers elles-mêmes ­ et ça marche à tous les coups. Chez nous aussi, hélas.

La mondialisation néolibérale, c'est en dernière analyse la victoire de l'idéologie de ceux que j'appelle les «gramsciens de droite» parce qu'ils ont compris le concept «d'hégémonie culturelle» forgé par le penseur marxiste Antonio Gramsci, mort dans une prison fasciste italienne en 1937. La classe dominante triomphe lorsqu'elle est arrivée à faire penser les gens comme ils «doivent» penser. Si l'on arrive à occuper la tête du peuple, nul besoin de coercition : les coeurs, les mains et les votes suivront.

En Amérique, de grandes fondations privées dépensent depuis des décennies des sommes astronomiques ­ bien plus du milliard de dollars ­ pour que la pensée de cette droite se répande, s'insinue dans toutes les institutions, devienne le «sens commun». Pour légitimer ses idées, elles financent les intellectuels, les centres de recherche, les publications, les colloques, les bourses... Autrement dit, elles paient l'eau dans laquelle nagent les poissons et les poissons n'en savent rien.

De ce fait, vingt-cinq années après l'intronisation de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan, les Français, a priori si intelligents, tombent dans le même panneau. Si les élections législatives nous assènent un autre coup semblable, l'élite internationale pavoisera encore plus qu'aujourd'hui ; l'élite française aura tout son temps et un boulevard devant elle. Qu'une seule voix de gauche ait pu encourager, par souci de pureté, de revanche, que sais-je encore, par l'abstention ou par le vote blanc-nul, ce résultat me dépasse et me navre. Il n'y a pas de combat désormais plus urgent que celui de la connaissance, si ce n'est celui de l'unité.

Dans cette bataille, Attac, dont j'ai été pendant six ans vice-présidente et dont la devise est «association d'éducation populaire tournée vers l'action» a toute sa place. Aujourd'hui, cette association s'est dotée d'un conseil d'administration renouvelé et énergique et repart du bon pied après une crise dont les auteurs portent, à mon sens, une responsabilité historique. Cette crise, dont le point d'orgue fut la fraude aux élections internes de juin 2006, nous a paralysés pendant de longs mois. Heureusement, depuis janvier, nous reprenons le flambeau et l'offensive. Nous allons combattre sur le front à la fois de la connaissance et de l'action.

La connaissance n'est pas un luxe ni le fait d'une quelconque minorité. Elle est un droit pour tous, et un instrument indispensable de lutte et de libération. Plus on la partage, plus elle est féconde, plus elle augmente. Elle est le carburant du mouvement altermondialiste. Pour changer le cours des choses, il faut comprendre, s'armer de faits, d'arguments, d'analyses et être capable de démonter ceux d'en face.

C'est ce que le peuple français a saisi en mai 2005 lors de l'immense débat national sur la constitution européenne. C'est cet élan qu'il faut retrouver immédiatement en vue des élections législatives ; c'est ce travail patient qu'il faudra consentir pendant tout le règne du roi du mensonge.

A chacun d'y contribuer à sa manière.

Posté par fabricemaucci à 16:21 - Politique, avenir de la Gauche - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

07 mai 2007

Après la défaite, quelle Gauche rénovée ?

Nicolas Sarkozy, élu ce soir président de la République avec pour lui plus de 53% d’un corps électoral extraordinairement mobilisé, a remporté ce soir une victoire large, nette, sans discussion. Compte tenu des idées que celui-ci a développées pendant sa campagne (qui naviguent entre ultralibéralisme, atlantisme, racisme et conservatisme), des propos souvent caricaturaux, rétrogrades et fracturants dont il a abusé pour les imposer, ou encore des peurs qu’il nous est permis d’avoir sur sa pratique du pouvoir, un tel succès a de quoi faire froid dans le dos. [Pour tout dire, à 1h du matin le soir de son élection, j’ai encore un mal fou à croire que ce monsieur et cette fonction ne font qu’un, ou plutôt que le premier puisse endosser la seconde.]

Dans un tel contexte, je ne sais pas comment il faut « recevoir » la réaction de Ségolène Royal sur les écrans et celle d’un grand nombre d’autres responsables du Parti Socialiste. Sourires aux lèvres, ils nous annoncent que le score en voix est historique, que la candidate a en quelque sorte « pris date », et qu’elle est la mieux placée pour poursuivre la modernisation, la rénovation de la Gauche qu’elle a d’ailleurs entamée. Cela suscite deux questions : quel est le sens de la rénovation que tous appellent de leurs vœux ? et Madame Royal a-t-elle fait les preuves de ses capacités à représenter et défendre au plus haut niveau les valeurs de la Gauche ?

Pour convaincre les Français, il fallait d’abord des axes forts, des propositions concrètes et argumentées, une cohérence visible. Mais il fallait tout autant une capacité à les imposer dans le débat, à les crédibiliser et les défendre ensuite, ainsi qu’une aptitude à souligner les mensonges, les détours démagogiques, les contradictions et les fragilités de l’analyse de l’adversaire. Selon moi il nous a manqué l’un et l’autre. La campagne avait dévoilé une candidate changeant de position trop souvent. Le débat télévisé d’entre-deux-tours du 2 mai a montré une candidate socialiste imprécise, incapable de rebondir sur les incohérences et les erreurs de son rival, et souvent dans l’impossibilité de dire « où » elle allait et plus encore « comment » elle comptait nous y emmener. Etait-elle ce soir-là prisonnière de vieux dogmes mal dépoussiérés, ou bien tenue en joue par les éléphants du parti ? Non.

Alors quand Julien Dray affirme ce soir à la télévision, comme pour mieux l’asséner, qu’elle a résolu le problème de leadership au sein du PS, faisant au passage plus qu’égratigner un François Hollande mis à l’écart des stratégies de campagne, je reconnais là l’activisme du petit caporal qui veut rester du bon côté de l’appareil voire y gravir une marche, et j’observe qu’on cherche avec la répétition des mots à donner un contour à ce qui pourtant n’existe pas dans les faits.

Sur le fond, Ségolène Royal a donné sa vision de l’avenir de la Gauche, en disant vouloir construire « de nouvelles convergences, y compris en-dehors des frontières traditionnelles de la Gauche ». L’ouverture ou la translation vers le centre sont ici palpables, comme elles le sont chez DSK ou Bernard Kouchner ou chez  Jean-Marie Colombani, patron du journal Le Monde, qui pense plus clairement encore que l'échec est une question d'alliances erronées. Est-ce là que la Gauche trouvera son électorat, sa cohérence, son identité et sa crédibilité face à la Droite ? J’ai tendance à penser que ce n’est pas exactement comme cela que la Gauche peut vaincre ; et si je perçois bien l’intérêt d’aller convaincre jusqu'aux électeurs centristes, je vois nettement moins bien l’utilité qu’aurait demain une Gauche carrément déportée au Centre.

Nicolas Sarkozy nous a d’une certaine manière donné des pistes pour nous relever. Si, si, et avant même la destruction sociale qu’il va nous infliger. Sur la forme, il a un talent d’orateur dont il nous faut « multiplier les équivalents ». Nul besoin d’en reprendre les excès, les brutalités et les hypocrisies de contenu pour retenir que son parler rythmé, déterminé, a fait mouche, grâce à des mots clairs, accessibles et des discours qui déroulent des démonstrations ou des « empilements » convaincants. Il a su utiliser plusieurs niveaux de langue, s’adapter à son public. Cela était évidemment partiellement « construit », souvent « un brin démago », mais quelle corde à son arc pour s’adresser à tous les Français ! Sur le fond, il a certes tenté de brouiller son image pour élargir en citant Jaurès et Blum, la « générosité », la « fraternité », en critiquant les parachutes dorés, en promettant des « protections » attendues par les Français les plus fragiles face à la mondialisation, mais il l’a fait sans se renier. Il a collé à ses convictions et comme il l’avait annoncé en 2004, il a « décomplexé » son camp en le faisant aller très loin sur toutes ses thématiques, sans pour autant chercher d’alliances formelles avec les partis du centre et d’extrême-droite. Il a arrondi certains angles, forcé certains traits, mais n’a fait aucune concession sur son socle, son « centre de gravité idéologique ». Et si c’était là une partie non négligeable de la solution à Gauche ?

Bien sûr, la clarification et la cohérence idéologiques étaient plus faciles à droite : aller dans le sens des puissances économiques prédatrices et caresser les pires préjugés dans le sens du poil n’est pas le chantier politique le plus difficile. A Gauche, les obstacles à surmonter sont plus grands, ne serait-ce que parce que la réalité nous déplaît en même temps qu’elle s’impose, sur le moment, à nous et s'oppose à nos idéaux. Mais le potentiel est si large... Ségolène Royal a effectué un travail de réappropriation de certaines valeurs et abordé des thèmes sur lesquels la Gauche ne se prononçait pas assez, mais elle l’a fait maladroitement, sans montrer en quoi l’approche de la Gauche était originale, plus sensée et plus crédible que celle de la Droite. Elle a endossé, et porté à l’échelon national une nouvelle manière de faire de la politique, déjà en vigueur dans les municipalités et régions de Gauche depuis 6 à 10 ans, basée sur la participation de nos concitoyens « en amont » de la campagne ou des décisions. Mais s’en est-elle servie pour renforcer son projet et épaissir son discours sur le Logement, l’Ecologie, la Fiscalité sur les plus modestes, la lutte contre les discriminations, l’Europe ? Ce fut trop peu audible.

Désormais la Gauche va s'interroger plus en profondeur sur le sens de sa défaite, et le PS en particulier va se trouver écartelé entre ceux qui l'ont trouvé trop à Gauche ou pas assez, trop accompagnateur du libéralisme ou au contraire pas assez pragmatique, normalement humaniste ou déséspérément angélique. La réponse se situe peut-être du côté des sympathisants traditionnellement situés à l'aile gauche du PS et qui au premier tour avaient hésité entre Bové, Buffet, Besancenot et Bayrou. Les multiples directions de leurs atermoiements ont prouvé que ce que le "peuple de Gauche" attendait n'était pas un "allègement de programme" ni l'abandon d'une partie de ses valeurs, mais qu'on pouvait "moderniser" sans renoncer à changer la vie. Sarkozy ne s’est-il pas lui-même imposé en parlant de « rupture » ?

Pour rallier après-demain une majorité de Français, cette équation est la seule à jouer, et elle n'est pas impossible à résoudre. Il faut à la Gauche se construire une "nouvelle synthèse" qui ne sera pas un déplacement de curseur vers le centre ; c’est quand cette synthèse sera attractive qu’elle déplacera les cloisons électorales, pas l’inverse. Pour cela, la Gauche doit redonner des perspectives, dessiner le "rêve réaliste" d'un nouveau modèle de société qui corrige l'actuel partout où il s'égare en inventant de nouvelles stratégies. Les changements à projeter doivent rester aussi nets que les injustices et les dangers sont grands, mais la manière de les appliquer doit aussi être et paraître la plus efficace et la plus durable possible. Cette synthèse doit être plus ambitieuse que le PS actuel sur les plans économique et social, écologique, culturel, démocratique et diplomatique, oserai-je même plus « radicale » quand la situation l’exige, et en même temps « mieux réformiste » dans la méthode, en interpellant toutes les échelles où le politique peut agir et infléchir (européennes et mondiales notamment), en ne renonçant à aucun levier, en se montrant plus concrète et crédible grâce à des mesures innovantes, cohérentes entre elles et plus en phase avec les réalités quotidiennes.

Je vais prendre volontairement deux exemples qui hérissent chacun une partie de la Gauche pour illustrer ce propos. Oui, aussi européens que nous soyons, il fallait rejeter le TCE en 2005 car il nous ôtait des moyens d'action et figeait une démocratie au rabais sur le continent. Que Sarkozy ait critiqué - sincèrement ou non n'est même plus le problème - une UE "cheval de Troie de la mondialisation" prouve que lui avait compris cette récrimination dont l'origine était plutôt du côté du "Non de Gauche". Sur ce point le PS n'a pas souffert de ses dissidents du 29 mai, mais bel et bien de sa position initiale. A l'autre bout de la "transversale de Gauche" que j'appelle de mes voeux, prenons la suggestion de François Bayrou de permettre deux emplois nouveaux sans charge dans chaque entreprise. Libérale dites-vous? Imaginons une TPE de 3 personnes qui ne comptent pas leurs heures mais n'ont pas de marges suffisantes pour embaucher. Si elle recrute une personne de plus, elle augmente son effectif de 33% et fait en quelque sorte trois fois l'effort qu'on attendait d'elle face à un chômage de 10%. Elle remet dans l'emploi, n'enrichit certes pas la protection sociale mais diminue ses dépenses. La Gauche aurait gagné à proposer cela, éventuellement en le couplant à la Réduction du Temps de Travail car si cette idée-ci a mauvaise presse aux yeux des petits patrons, c'est avant tout parce qu'ils sont loin de pouvoir en profiter aujourd'hui. En 1997-1998, nous avons donné des cadeaux sans contrepartie d'emploi aux grosses sociétés, et appeuré des petites structures avec la RTT car les aides annoncées était structurellement insuffisantes par rapport à leur taille. Là nous avions la possibilité de redonner de l'intelligence, de l'adaptation à cet outil.

Une "potion" et un espace politiques existent donc pour une Gauche rénovée qui reste la Gauche, et la première peut unir certains électeurs de Laguiller et Besancenot à ceux de Bayrou, du moment qu’on l'entame avec des objectifs de Gauche, qu'on fait la preuve qu'on y tient, qu'on s'y tient et qu'on explique le chemin pour y arriver surtout lorsqu'il est hétérodoxe.

Les appareils politiques actuels peuvent-ils parvenir à cette synthèse ? Par leur fonctionnement, leur culture propre, je n’y crois pas. Le mouvement initié par José Bové, en-dehors de ces cadres là, est lui trop étroit dans le champ politique. Il faudra un jour prendre la responsabilité de rassembler au-dessus des partis, des individus adhérant à une ligne, des objectifs et une stratégie partagés, dépassant ces clivages et les rivalités internes à la Gauche. A bientôt DONC !

Fabrice MAUCCI

Posté par fabricemaucci à 01:33 - Politique, avenir de la Gauche - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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